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28 août 2016 7 28 /08 /août /2016 06:59
Comment les calculs à la louche peuvent s'avérer pernicieux...

Un article de journal fait en ce moment le tour des réseaux sociaux. Il s'agit de l'édito d'un quotidien de Dijon « Le Bien Public », par son rédacteur en chef qui reprend intégralement et en les approuvant les propos d'un chef d'entreprise.

On apprend donc dans cette courte démonstration qu'un salarié pour lequel son patron dépense 150 € n'en disposera au final que de 39. Le raisonnement se termine par un brutal « CQFD » pour dire qu'il ne faut pas s'étonner qu'il y ait autant de chômage.

Hummm....

Reprenons point par point ce raisonnement :

Il y a une erreur dès le départ : un salarié avec un revenu brut de 100 € touche 78 € de salaire net, et les cotisations patronales (sans réduction ni exonération éventuelle) sont de 42 €. Il coûte donc 142 € au total à son entreprise et touche 78 € avant impôt. Les calculs à la louche c'est bien mais ça peut conduire à de gros écarts à la fin, donc autant être précis.

Comment les calculs à la louche peuvent s'avérer pernicieux...

J'ai mis la feuille de paye ci-contre pour ceux qui veulent vérifier, avec un taux horaire correspondant à quelqu'un payé 2000 € net par mois. Soulignons aussi qu'en cas de salaire inférieur à 1,6 fois le SMIC la réduction Fillon s'applique. Dans le cas d'un salarié au SMIC dans une entreprise de moins de 20 salariés la réduction est de 28% du salaire brut ; le patron ne paiera pas 42 € de cotisations patronales mais 14. A cela s'ajoute depuis 2014 le CICE : 6% du revenu brut pour les salaires inférieurs à 2,5 fois le SMIC, donc 6 € de réduction supplémentaire. Sans occulter non plus les aides diverses : Pour l'embauche d'un premier salarié une aide de 4000 € est accordée sur 2 ans. Même chose pour le contrat de génération.

Beaucoup plus gênant dans le discours, c'est que dans les 142 € se trouvent les revenus différés du salarié. Le raisonnement qui consiste à dire que la personne ne touche que 78 € est assez fallacieux car à la fin de sa vie cette personne aura touché bien plus. Décortiquons :

22 € de cotisations sociales du salarié + 42 € de cotisations patronales font 64 €. Sur ces 64 € :

Près de la moitié (27,5 €) servira à financer sa retraite, de base et complémentaire.

Un quart (17,5 €) sert à sa protection sociale (maladie, maternité, allocations familiales, invalidité, logement,...).

Le quart restant se partage entre :

11 € pour la protection chômage, la formation professionnelle et les accidents du travail (j'ai pris un gars de la métallurgie, ce que je connais le mieux)

8 € en CSG, CRDS pour combler ce fameux trou de la sécurité sociale que l'on traîne depuis... que la sécu existe.

Comment les calculs à la louche peuvent s'avérer pernicieux...

A part le dernier poste, pour lequel on peut estimer que le salarié ne verra jamais la couleur de son argent, le reste est susceptible de lui revenir sous une forme ou une autre tout au long de sa vie. Sauf s'il est célibataire sans enfant en CDI dans la même boîte toute sa carrière et qu'il meurt d'un accident avant sa retraite sans jamais avoir vu un médecin...

Donc non, ce que touche ce salarié en revenu imposable ce n'est pas 78 € mais 78 + 27,5 + 17,5 + 11 = 134 € en moyenne sur sa vie entière. L'espérance de vie d'un homme à 60 ans étant de 23 ans (pour une femme, 27 ans), au delà on estime qu'il/elle coûte plus à la collectivité que ce qu'il/elle a cotisé. Même chose pour les soins de santé ou le chômage. Certains n'en auront presque jamais besoin, d'autres y auront recours plus que ce qu'ils ont cotisé. C'est le principe d'une assurance collective.

Comment les calculs à la louche peuvent s'avérer pernicieux...

De ces montants il faut bien sûr déduire les impôts et taxes. Venons en justement à cette grossière erreur dans l'article, dont on se demande comment elle peut échapper à ceux qui en payent... On nous explique en effet de façon tout à fait anodine que ce salarié va payer 30% d'IR. Combien faut-il avoir de revenu pour ça ? Un rapide détour sur le site des impôts nous l'apprend : 136 000 € annuel [Edit du 29/08: un commentateur me fait remarquer que c'est bien plus que ça (188 000 €) car le site des impôts donne le taux d'imposition après l'abattement forfaitaire de 10%], soit un revenu net mensuel de 11 330 € [en réalité 15 660 €] ! Je ne sais pas qui est le patron de ce salarié, mais c'est vrai qu'il est généreux.

Non, soyons sérieux deux minutes. L'impôt se calcule par tranches, et les taux marginaux d'imposition (14, 30, 41 et 45%) ne s'appliquent que sur les tranches, pas sur la totalité. Un salarié célibataire avec un revenu net imposable de 24 000 € [Edit de correction : 26 500 € avant abattement de 10% soit 2 200 € net par mois] paiera 7,7 % d'impôt. A moins que ce chef d'entreprise ait confondu avec un salarié allemand, parce qu'effectivement là-bas il en paierait 29%...

Avec 78 € qu'il touche, il sera imposé sur 80,7 (oui c'est la subtilité de la CSG non déductible...) donc paiera 6 € d'impôt. Quant au smicard, c'est simple... il n'est pas imposable.

La TVA, alors là, il faut le faire quand même, de la part d'un chef d'entreprise !

Primo, le taux ne se calcule pas sur le montant dépensé mais sur le net. Donc dans l'exemple du journal ce n'est pas 20% de 49 € qu'il faut prendre mais 49/1,2 soit 41 € et non 39. Petit écart de 2 €, mais bon écart quand même...

Secundo, à moins que le gars ne vive qu'en achetant des produits de luxe (remarquez, avec un salaire de 11 000 € il peut), non, la TVA moyenne prélevée sur son pouvoir d'achat ne sera pas de 20%. Les loyers, les assurances, les achats d'occasion, les frais de scolarité n'ont pas de TVA, l'alimentation principale, les transports, les travaux de renovation sont à taux réduits. Si on s'appuie sur les statistiques de l'INSEE, en regardant l'ensemble des dépenses des Français et la TVA récoltée on arrive à peine à un taux moyen de 8%.

Sur les 72 € qui lui restent notre salarié en dépensera donc environ 6 sous forme de TVA. A la fin il lui reste 66 €. Pour le smicard : 8% de 78 €, il lui reste 72 €.

Comment les calculs à la louche peuvent s'avérer pernicieux...

Conclusion :

Selon l'article de journal l'entreprise dépense 150 € pour un salarié au revenu brut de 100 €.

Le salarié ne dispose plus que de 39 € une fois que l'Etat a pris sa part.

Ce à quoi je répond (pour le même salaire brut. Voir les détails sur le tableau récapitulatif ci-contre):

L'entreprise dépense entre 108 € dans le meilleur des cas (voire encore moins s'il s'agit d'une première embauche ou d'un contrat de génération) et 142 € dans le pire des cas.

Le salarié moyen dispose de 66 € une fois les prélèvements sociaux et fiscaux effectués. Le smicard 72 €. On voit qu'on est déjà très loin des 39 € annoncés... A ce revenu direct s'ajoute un revenu différé qu'il touchera à sa retraite, s'il est en arrêt maladie, en congé maternité/paternité, au chômage ou s'il subit des soins. Donc un total équivalent à 122 € pour 100 € de salaire brut du gars payé 1,6 fois le SMIC, et 128 € pour le smicard. Même en retirant de ces montants ce qu'ils paieront en impôts et taxes le moment venu, on est loin du massacre annoncé dans l'article.

Je sais bien que les charges sur les entreprises restent élevées. A la différence d'autres pays, comme l'Allemagne que je cite plus haut, le financement de la sécurité sociale en France repose en effet essentiellement sur les salaires et non sur l'impôt. Un choix qui peut se discuter, mais sans tomber dans le manichéisme comme le propose cet article de journal. Surtout que, selon l'INSEE, le revenu moyen disponible d'un ménage en France est l'un des plus élevé d'Europe (voir sur ce lien). Donc de temps en temps il est bon de remettre les pendules à leur place, comme les Guignols de Canal+ le faisaient dire à Johnny quand ils avaient de l'esprit. ;-)

Bon, Hervé, prochaine réunion AREA t'apportes ta bouteille de Champagne !

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commentaires

Paul 17/02/2017 00:21

Ce monsieur Mauerhan oublie de préciser que sa femme travaille au service communication du rectorat de Dijon et que sa fille travaille également pour le public, à France Bleu Bourgogne. Voila à quoi servent nos impôts et nos charges ! Ce monsieur a au moins trouvé comment inversé la courbe du chômage de sa famille. Ce qu'il fallait démontrer !

François 17/02/2017 08:59

Effectivement, ça méritait d'être dit...

Lessieur 06/09/2016 22:18

Bravo tout est juste, y compris qu'un salarié à 1.6 smic touche moins que celui qui est au smic lorsqu' il est en activité .
Il faudrait donc mettre tout le monde au smic pour augmenter le pouvoir d'achat des français, pourquoi on y avait pas penser plus tôt !!!
J'en connais qui vont être content et pas ceux qu'on croit (CGT,FO etc)
Remettons la réalité au centre du débat, ce n'est pas en retraite que l'on a besoin de gagner sa vie mais durant sa jeunesse et sa vie active pour sa famille ,sa maison , sa voiture ...
Peu importe les montants ,démonstration est faite que le travail ne paie pas et que l'on n'incite pas les gens à travailler avec un système et des charges sociales mal échelonnées
Pour ce qui est de Hollande et Walls je connais peu de salariés qui peuvent se vanter de gagner plus par contre beaucoup ont vu leurs salaires baisser surtout dans les PME.
Les "cadeaux" fait aux entreprises font penser à une vieille politique de droite, c'est tout ce que la gauche ,soit disant imaginative, a trouvé...
Nous devrons accepter de revoir tout notre système mais pour cela il faudra touché le fond car
la France n'est pas réformable en l'état, alors continuons nos chamailleries, ça amuse le peuple.
Les mauvais ont toujours des problèmes et les bons ont toujours des solutions, alors soyons à l'écoute de ceux qui crées et faisons leur confiance
Un chef d'entreprise

François 06/09/2016 22:43

Comme je l'ai expliqué un peu plus bas, non, bien évidemment que le pouvoir d'achat du smicard est plus faible que celui qui gagne 1,6 SMIC !

Les tableaux sont présentés sur une base 100. Une fois les prélèvements fiscaux et sociaux effectués il reste en fin de mois dans la poche de celui qui gagne 1,6 SMIC : 2400 x 66/100 = 1584 €. Alors que pour le smicard c'est: 1470 x 72/100 = 1058 €

Sur le reste je pense qu'on est assez d'accord, même si ce n'était pas vraiment l'objet de mon article, visant essentiellement à dénoncer un calcul à la louche. En tant que chef d'entreprise, admettez-vous que l'un de vos fournisseurs vous présente, en gros, un devis à 2000 €, alors qu'une estimation plus fine aboutit à une proposition de 1000 € ? Moi non.

Un chef d'entreprise.

zhekoo 04/09/2016 13:10

vous avez oubliez le carburant du salarié taxé a 60% sur un an les taxes foncières etc au final l article n est pas loin de la vérité

François 04/09/2016 15:19

L'article du journal ne parle ni de taxes sur le carburant ni de taxes foncières, mais uniquement des cotisations sociales, de la CSG/CRDS, de l'IR et de la TVA.

Stefan Schaaps 03/09/2016 12:46

Bonjour, merci pour votre article que je trouve très fondé et utile. Etant moi même entrepreneur depuis longtemps, je ne suis pas avare dans la critique du système socio-économique français, qui inhibe à mon sens l'entreprenariat à forte main d'oeuvre et la constitution de PME de taille significative. Cependant, il est aussi important de révéler des pratiques non sérieuses pour conforter un point de vue, ce que vous faites merveilleusement bien dans votre article.
De par ma propre expérience je vois surtout les problèmes suivants (qui ne devraient justement pas subir une distortion polémique par un article comme celui que vous prenez comme exemple).
- Grande complexité de la paie et du bulletin de salaire (15 à 25 lignes avec des acronymes incompréhensibles)
- Une dispersion des charges sociales sur une multitude d'organismes.
- Une charge de travail administrative conséquente liée aux obligations vis-a-vis de ces organismes.
- Des charges sociales en comparaison aux pays voisins très élévées sur les salaires élevés (en revanche très basses sur les bas salaires. Je confirme qu'un salaire au smic et jusqu'à probablement 1,5 fois le smic coûte bien moins cher à une entreprise en France qu'en Allemagne.).
- Le financement du système social repose avant tout sur les entreprises, contrairement à l'Allemagne par exemple où l'impôt prend plus le relais, mais où il est par conséquent plus élevé aussi (cité déjà plus bas).
- Les effets de seuils et obligations afférentes. J'ai rencontré des chefs d'entreprises qui ne veulent pas dépasser 10, 20 ou surtout 50 salariés (CE, CHSCT, DP). Pas tout à fait en ligne avec un objectif de création d'emploi d'un gouvernement.
- Une juridiction du travail peu professionnelle en 1ère instance et un risque quasi-nul pour un salarié d'engager une procédure, ce qui a quelque peu perverti ce système au fond bien pensé.
- Une gestion des IRP coûteuse en temps et argent, et très complexe, avec des situations aberrantes où par exemple un syndicat salarial ayant reçu seulemt 15% des votes des salariés aux élections professionnelles contrôle toutes les négociations d'entreprise à travers son délégué syndical sans que les éventuels autres DP aient réellement un pouvoir d'influence.
- Un poids économique et social bien trop lourd du secteur public ou quasi-public (opca, mutuelles, retraite complémentaire, organismes 1% logement, EDF, La Poste...) et de très grandes entreprises françaises (Orange, Air France, Axa, Total...) qui, eux peuvent faire face à la complexité citée, mais qui étouffent les PME et leurs besoins à tous les niveaux et qui rend très difficile des changements profonds et structurels.
Néanmoins, j'aimerais dire ici que le tandem Hollande/Valls, malgré son impopularité, a sans aucun doute fait plus que les gouvernements précédents pour améliorer certains des problèmes cités, probablement pas par conviction, mais par nécessité (inversement de la célèbre courbe ;-).
Bien à vous,
Stefan Schaaps

François 22/09/2016 18:20

Bonjour

Merci pour votre visite.

Oui, je sais tout ça. Mais ce n'était pas vraiment l'objet de mon article ;-) Un seul article d'ailleurs n'y suffirait pas pour parler du système de sécurité sociale à la Française.

Cordialement

Wioui 22/09/2016 02:58

Savez-vous qu'initialement la sécurité sociale était une caisse unique avec un seul taux de cotisation qui regroupait TOUS LES RISQUES DE LA VIE?

Savez-vous aussi que dans les années 60 les cotisations ont augmenté fortement afin de financer la construction de la majeure partie des hôpitaux que nous avons aujourd'hui en France (CHU, CHR, etc...) et ce sans recourir à l'emprunt coûteux ?

Savez-vous qu'initialement les caisses de sécurité sociale étaient uniquement gérée par les représentants des salariés ? L’État et le patronat n'avait pas leur mot à dire...

Savez-vous qu'on parle du déficit de la sécurité sociale depuis 1949 soit 2 ans après sa création ?
Pour un organisme qui serait en déficit depuis quasiment 70 ans, je trouve que notre système de santé se porte plutôt bien !!!

Savez-vous qu'en France, les dépenses de santé représentent 10% du PIB alors que dans le même temps aux Etats Unis c'est 15%

Et oui il faut bien que les assurances privées fassent du bénéfice pour leurs actionnaires alors qu'en France la sécurité sociale doit juste être à l'équilibre...


Cette démultiplication des lignes sur les fiches de paye est très "énarquienne" pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?!?!?

En fait c'est juste pour mieux détricoter nos droits sociaux !

Savez-vous que pendant que les frais généraux de l'URSSAF sont à 8% des cotisations, pour les mutuelles ce taux passe à 15% ?

Et oui en fait ce qui interresse la "phynance" c'est de mettre la main sur 600 milliards d'euros par an que représente les salaires indirects et qui vont directement des poches des entreprises à ceux qui en ont besoin (retraités, malades, chômeurs, etc...) sans passer par le système bancaire !

CQFD

François 04/09/2016 10:14

Bonjour Stefan,

Merci pour ce commentaire constructif. Je partage l'ensemble de vos propos, et il faudrait plus d'entrepreneurs comme vous pour que ça change vraiment en France. C'est aussi ce que je voulais souligner en toile de fond dans mon article: le trait grossier utilisé pour parler des difficultés des entreprises ("Trop de charges", "Trop d'impôts", "L'Etat massacre les entreprises et leurs salariés") n'avance à rien. Il soulage, c'est tout.

Concernant les hommes politiques providentiels, je n'y crois plus trop depuis une bonne quinzaine d'années. Les changements doivent venir de la base, des territoires économiques, des entreprises elles-mêmes, pour insuffler chez nos représentants (les députés essentiellement) une autre façon de légiférer, avec une meilleure prise en compte des attentes des entrepreneurs et des salariés dans ce pays. En France on est encore trop dans le clivage gauche-droite et l'affrontement idéologique. Il faut sortir de ça.

Cordialement

robert 01/09/2016 15:38

En tous cas cet article et l'article, meme faux qui l'a incite, montre a quel point tout devient archi complique dans ce genre de calculs et qu'un bulletin de salaire contient tellement de lignes qu'il en devient presque illisible. Sans parler de tout ce qui vient apres, remises, primes, etc... champion du monde de la complexification qui permet ensuite de dire tout et son contraire! Du coup la majorite dit du bien et l'opposition crie au scandal avec les memes chiffres. Tout le monde est content...

François 01/09/2016 18:57

Tout le monde est mécontent plutôt ;-) Complètement d'accord !

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